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Lobbies : quand le jeu des influences pervertit le jeu démocratique

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L’omniprésence des lobbies dans les cercles de pouvoir est un fait connu de tous. Ce qui l’est moins en revanche, ce sont les réactions en chaîne que provoque leur influence dans le jeu politique français et européen.

Le lobbying est aussi vieux que la démocratie et participe pleinement au jeu démocratique dans sa forme théorique : un lobby, c’est en effet un groupe représentatif d’intérêts publics ou privés qui fréquente le pouvoir dans l’espoir que sa voix influe sur les décisions politiques, à charge pour le gouvernement et les parlementaires de faire ensuite le tri entre les intérêts particuliers qui leur sont présentés et l’intérêt général qu’ils se doivent de défendre. En théorie, je le répète.

Car en pratique, sont placés dans la catégorie des lobbies aussi bien des ONG et autres groupements citoyens, que des multinationales et des corporations. Inutile de dire que les intérêts humanistes et écologiques défendus par les premiers ne rencontrent que rarement les intérêts économiques des seconds !

Le problème, au sein des instances de pouvoir françaises, c’est que les secondes ont tendance à faire entendre leur voix bien plus fort que les premiers, ceci d’autant plus qu’elles bénéficient de l’oreille accueillante et complaisante de nos dirigeants, dont la plupart partagent de près ou de loin des intérêts avec l’une ou plusieurs d’entre elles, personnellement à travers leurs conjoint(e)s ou dans leur cercle de vie quotidienne.

Une preuve de ce que j’avance ? Notre Président a longuement fréquenté les milieux bancaires, notre Premier Ministre est issu de l’entreprise AREVA, leader dans l’énergie nucléaire, la Ministre de la Santé, Agnès Buzyn était il y a encore peu, très proche des laboratoires pharmaceutiques, et tout le monde se souvient des conflits d’intérêts manifestes entre l’ancienne Ministre de la Culture, Françoise Nyssen, et l’industrie du livre.

N’oublions pas la ministre du travail Muriel Pénicaud qui a sévi (et le mot est faible) chez Danone ou Emmanuelle Wargon, Secrétaire d’État auprès du Ministre de la Transition écologique et solidaire et lobbyiste affichée elle aussi chez Danone. Dans lentourage proche du président, on retrouve aussi des personnes comme Audrey Bourolleau « conseillère » sur les questions agricoles alors quelle arrive directement du poste de déléguée générale de Vin et Société, le lobby du vin en France. La liste des noms et fonctions est beaucoup plus longue, trop longue, et laisse donc peu de place à l’altruisme relationnel, entre l’influence du lobby et l’assujettissement  plus ou moins inconscient du politique.

Une connivence de lentre soi qui asservit de fait tout ce qui nest pas « dans le cercle »

De cette connivence, cet entre-soi, entre les grandes entreprises et les hommes de pouvoir, il ne peut que ressortir des orientations et décisions politiques qui tournent principalement, et de plus en plus, en faveur de l’industrie et du monde de la finance, donc de la recherche du profit maximum et rapide, au détriment du partage pour tous.

Même si les lobbies sont encadrés sur le territoire français et que les pots-de-vin matériels, dans les faits, se font de plus en plus rares, les sommes investies par les multinationales et les banques pour défendre leurs intérêts sont colossales, et cela marche !

Merci Google, Microsoft et consorts pour l’invasion du numérique dans toutes les sphères de nos vies, en dépit de la monétisation de nos données personnelles et de la nocivité prouvée d’une trop longue exposition aux écrans ! Merci les lobbies de l’énergie et de l’agriculture pour les reculs du gouvernement sur les grandes causes écologiques telles que le pétrole en Guyane ou encore l’interdiction du glyphosate !

La plus grande perdante de cette lutte d’influence, c’est véritablement l’écologie. Ce qui devrait être notre priorité, l’urgence de nos générations présentes pour donner une chance aux futures, est systématiquement placée au second plan. Des ministres sont même tombés pour elle, au lieu d’être soutenus par le reste du gouvernement lors d’arbitrages courageux. Nicole Bricq a ainsi été contrainte à la démission à cause de sa décision de stopper les forages dans les eaux territoriales guyanaises, Delphine Batho a subi des pressions inimaginables pour faire reculer le gouvernement français sur l’extraction et l’exploitation du gaz et huile de schiste, quant à Nicolas Hulot, après s’être bercé d’illusions sur les ambitions écologiques d’Emmanuel Macron, pro du green washing, il a quitté son poste écœuré, assistant impuissant à l’intrusion du lobbyiste Thierry Coste au sein même des réunions du gouvernement.

Un intérêt général à sens unique, celui du profit pour quelques uns

Où est-il cet intérêt général dont se targuent nos politiques quand certains dossiers sont renvoyés à des décisions européennes, dont les instances sont beaucoup moins regardantes sur la transparence et les pratiques des lobbies ? Et pour cause ! La plupart des partis européens sont financés par eux, ainsi que par des entreprises douteuses qui s’assurent ainsi un certain contrôle dans les décisions prises à ce niveau ! Aujourd’hui, les lobbies doivent être référencés pour avoir accès aux groupes parlementaires et les chiffres sont alarmants : à l’heure actuelle, sur la seule base des groupes référencés, ce sont en moyenne 15,7 lobbies qui gravitent autour de chaque député européen !

S’il est vrai que ceux-ci peuvent informer ces députés sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas forcément, comment ne pas être persuadé que ces derniers cèdent à la pression du plus fort ou du plus généreux pour leur carrière ? Il n’y a qu’à voir les rebondissements concernant la directive sur les droits d’auteur – refus, puis adoption, puis nouveau refus, puis amendements, et on attend encore la version finale ! – pour comprendre à quel point des députés « qui n’y connaissent rien » peuvent retourner leur veste en fonction des mobilisations !

Or ceci a de graves répercussions sur notre politique nationale, car les directives européennes se doivent d’être transposées dans le droit de chaque État membre, avec peu de latitudes laissées à chacun pour aller plus loin dans l’action politique, sous peine d’entrer en concurrence avec ses autres partenaires. Or, comme elles doivent être adoptées à l’unanimité, ces directives sont souvent peu courageuses et ne poussent pas les gouvernements nationaux à l’être. De ce fait, comment s’étonner du recul de nos dirigeants sur l’interdiction du glyphosate à l’échelon français, puisque c’est une décision unilatérale non entérinée à l’échelon européen ?

On est en droit de se demander, à l’issue de cette analyse, qui gouverne réellement, et quels intérêts sont servis par nos représentants. Il est temps pour nous de réagir si nous ne voulons pas que ce jeu des influences, qui prend le chemin d’une dictature qui ne dit pas son nom (si ce n’est déjà fait ?), étouffe sournoisement notre démocratie qui ne dit plus son nom.


Philippe Pascot

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Philippe Pascot

Philippe Pascot est écrivain et ancien homme politique. À travers plusieurs ouvrages il recense et dénonce les incroyables abus, privilèges, corruptions des élus et politiciens français et milite pour une réelle transparence de l’exercice politique.

Connu et reconnu pour son expertise sur la corruption, l'éthique et la gouvernance en politique, il commente régulièrement l'actualité dans les médias et la presse française

En 2001 il a été décoré Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

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